Alors on danse

Dans le taxi, tu trembles et ton ventre se tord. Tu ne sais plus trop où cela vous mène tout ça, où vous vous embarquez tous les deux. Alors, tu te répètes que vous êtes ensemble et que c’est cela qui compte après tout. Vous, et votre amour. Vous, et le monde. Vous, et. Depuis plus de dix ans, vous avancez, vous grandissez, ensemble. Vous faites des expériences. Vous vous blessez aussi souvent. Vous restez, malgré tout, unis. Vous êtes un espace sécurisant. Vous allez de l’avant et vous avez cette volonté commune d’être un tremplin un pour l’autre pour vous épanouir.

Tu ne sais pas trop si vous prenez la bonne direction. Si c’est ça l’amour au bout d’un certain temps, une accumulation d’actions sans queue ni tête pour continuer à faire battre votre coeur plus fort. Si les années pulvérisent forcement la simplicité des débuts.

A l’entrée, une femme t’accueille avec tant de bienveillance que tu voudrais la prendre dans tes bras. Tu voudrais lui balancer tout ce que tu as sur le cœur et lui demander aussi de te raconter les histoires des gens qui viennent dans cet appartement à la nuit tombée. Tu souris et tu ne dis rien. Alors, elle pose sa main sur ton poignet et te dit que tout ira bien.
 

***

 
La musique est forte, tu sens ton cœur battre au rythme des basses. Cela fait des années que tu ne sors plus et tu te rappelles comme tu aimais ça. Sentir la musique qui te prends aux tripes. Tu fermes les yeux et tu respires. Quand tu les ouvres à nouveau, tu regardes, tu oses enfin. Le parquet, le lustre immense au plafond, les grands rideaux en velours rouge. Lumière tamisée et ambiance feutrée pour orgie humaine. Tu regardes les filles aux corps élancés. Les filles presque nues qui dansent se caressent se désirent. Lingerie fine, robes légères et talons hauts. Elles sont belles, elles le savent et elles en jouent. Tu vois les garçons qui les regardent danser, qui ont envie d’elles. Ils sont beaux aussi. Ils ont 26, 32, 47 ans. Ils portent des chemises claires et des pantalons bien taillés.

Ce qui te frappe, c’est l’absence de séduction ou d’échanges entre eux. Personne ne se regarde dans les yeux, personne ne sourit. Tu te diriges vers le bar. Tu as la tête qui tourne et du mal à respirer. Tu prends un verre de vin et tu retournes de l’autre coté de la salle. Tu observes ce mélange de luxe, d’arrogance et de sexe. Ta tenue te parait infiniment sage. Perchée sur tes talons trop hauts et ta robe noire, tu es sûrement la fille la plus habillée de cet appartement et l’idée te fait sourire. Tu rassembles ton courage, tu lui prends la main et tu murmures quelques mots. A cause de la musique, tu dois répéter ces mots un peu plus fort et tu as l’impression de devoir rassembler toute la force du monde pour les prononcer. Tu vas dans la petite salle te changer. Tu observes ton corps nu et enfiles le kimono en soie.

 

***

 

Vous arrivez sur une salle qui donne sur une piscine. A l’intérieur, une dizaine de couple. Sur ta gauche, un groupe de quatre. La fille suce un garçon assis sur le rebord de la piscine, pendant qu’elle se fait caresser par une fille qui se fait pénétrer par un autre. Cela ressemble à un mauvais porno. Tu ne vois toujours pas de séduction ou de désir et, cela te chagrine un peu. Tu vois du sexe, du sexe brut et mécanique.

Ce qui t’angoisse dans tout ça, c’est ton absence de réaction. Tu n’es ni choquée ni excitée. Tu regardes et voilà, c’est tout. Tu regardes et tu te concentres pour ressentir quelque chose. Tu regardes et rien ne se passe. Tu voudrais avoir peur, être choquée ou, peut-être être un peu excitée, mais rien. Tu observes. Tu n’es même pas vraiment mal à l’aise.

Un peu plus loin, un mec prend une fille en levrette en la fessant, elle crie. Il semble fier de lui. Tu trouves la situation absurde et cela te fait sourire. Sur ta droite, ils sont une dizaine dans une salle avec des miroirs entrain de se caresser se sucer se pénétrer. Cela te rappelle une des scènes d’ouverture de Shortbus.

Tu retires ton kimono et tu te glisses à l’intérieur du jacuzzi. Tu oublies ta pudeur. De toute façon, personne ne te regarde, personne ne se regarde. Trois couples se rapprochent, se caressent, se pénètrent en face de toi. C’est mécanique. Ce n’est ni beau ni moche. Tu regardes et cela ne te fait rien. Tu observes les corps des filles parfaits. Elles ont toutes les trois les seins refaits. Tu ne sais pas si tu trouves cela joli ou non. Tu sais juste qu’ils sont plus harmonieux que ta poitrine un peu trop petite, un peu trop tombante. Tu te concentres pour essayer de faire monter l’excitation en toi. Tu glisses ta main sur son sexe. Tu te laisses caresser. Deux filles se rapprochent et s’embrassent. Quand tu le sens assez excité, tu lui demandes d’aller dans une petite salle. Il te pénètre. Tu sens son sperme sur tes fesses.

 

***

 

Sur le chemin de retour, tu es silencieuse. Tu gardes tout. Il est cinq heures, peut-être six. Tu te glisses dans les draps et pour la première fois depuis des semaines, tu t’endors en quelques minutes. Vers huit heures, tu te réveilles et tu saignes. Tu as besoin d’expulser, que tout jaillisse, que cela sorte. Alors, tu t’enfermes dans la salle de bain. Tu pleures, tu vomis. Et cela coule, et cela fait mal, et cela t’apaise.