Je veux beaucoup

“ Tu vois, je veux beaucoup. Peut-être tout :
L’obscurité des chutes infinies
Et le jeu scintillant de toute remontée.
Il en est tant qui vivent et ne veulent rien
Et qui se sentent rassasiés
Par les repas légers
De leurs sentiments lisses »

Rainer Maria Rilke

 

 

Là où il est question de silence et de vacarme. De présence et d’absence. D’amour en lettres capitales et de solitude. De légèreté et d’implication. De liberté et d’étreintes. De jardin secret et de lumière.

Tu vois, je veux beaucoup, peut-être tout.

 

***

 

Dis-moi, est-ce que tu te souviens ? C’était il y a quatre ans, peut-être cinq. Une nuit, j’insistais sur un énième projet. Cela faisait quelques jours que je n’avais plus que ça en tête. Ça clignotait à l’intérieur. C’était sûrement un peu fou et bancal. Comme toujours, j’étais obsessionnelle. Comme toujours, je voulais ton regard et ton soutien. Tu m’as répondu que je ne serai jamais heureuse, qu’il m’en faudrait toujours plus et que je finirai par me tuer. Tu voulais me protéger.

Tu sais, je crois que c’est ça mon bonheur. C’est ma façon à moi de fonctionner et de tenir debout, de tenir notre amour debout. C’est ça qui me meut, qui m’éclaire.

 

***

 

Je veux beaucoup. Je t’en demande aussi beaucoup, je le sais. Je suis exigeante. Je veux de l’amour, de la patience, et de la bienveillance. D’un travail-passion et de projets qui ont du sens, qui grignotent mes nuits. D’un corps que je marque, que je plie et apprivoise doucement sans accepter un mot de ta part dessus. Des regards et de la confiance en nous. En la vie aussi.

Je veux nager. Couler et remonter. Je veux de l’amour et de la liberté. Je veux des rencontres qui font sens. Je veux me perdre, tomber et m’écorcher. Je veux aimer. Je veux des doutes, du partage et de la simplicité. De la vie, de la vie qui déborde, qui éclabousse, qui surprend.

Je veux des regards qui disent tout ce que l’on tait. Des caresses sur mes cuisses et des jardins secrets. Je veux nous risquer. Je veux voir ton regard qui pétille quand tu me retrouves au milieu de la nuit et que je me glisse contre toi. Je veux que tu me désires comme la première fois où tu m’as vue.

Je veux des nuits éveillées et des journées à créer des choses improbables. Je te veux toi parce que tu es libre. Je veux du bon vin et des repas à n’en plus finir. De la musique qui prend au corps et des mains inconnues sur ma nuque. Je veux de l’absurde, du non-réfléchi, de l’instinctif. Je veux me sentir vivante.

Je veux me battre pour ce qui, a mes yeux, a du sens. Pour ce qui me fait lever les yeux, pour ce qui m’illumine. Je veux des bibliothèques qui débordent et des films d’auteur. De la beauté et de la poésie. Je veux aider, éclairer, écouter. Je veux être là avec toi. Je veux être fuyante. Je veux sentir le manque de toi au creux de moi. Je veux des crépuscules et ta main dans la mienne. Je veux des premières fois. Je veux avoir peur et me jeter dans le vide. Je veux y croire. Je veux des mises à nu et des silences. Je veux que tu m’enlaces fort à m’en faire des bleus à m’en dire je t’aime.

 

***

 

Je veux me sentir vivante. Sans toi, avec toi, contre toi. Je veux bien pleurer, avoir mal, hurler tant que tu me promets des belles remontées.

Dis, tu me promets ?

 

Paris – Montréal

On se donne rendez-vous entre deux avions. Tous les deux, on est des oiseaux. On s’aime de cette façon-là. Sans attache et avec ce sentiment de liberté qui nous envahit quand on pense à l’autre. On ne force pas le destin. On se voit tous les cinq douze dix-huit mois. On ne s’appelle pas, jamais. On ne s’écrit pas de mails régulièrement. On se pense. On s’envoie, par la poste, quelquefois des lettres manuscrites et des objets qui nous font penser à l’autre. On est bienveillants et silencieux.

Vingt heures. Tu es déjà là. Tu me prends dans tes bras et me serres fort. J’enfouis mon visage dans ton cou. Je te respire. Je me glisse dans ton accent qui sent bon le sirop d’érable. Je te demande de me serrer encore un peu plus fort. Je dis. Serre-moi fort, je veux sentir ton corps s’ancrer doucement dans le mien.

Tu commandes deux coupes de champagne. Tu dis que nos retrouvailles sont des fêtes, des jours de fête. Je bois à tes grands yeux bleus, à ton rire et tes cheveux d’enfant. On se picore. On se raconte le quotidien. La neige à Montréal, les enfants, la petite vie qui cabosse qui fatigue qui illumine. Je glisse ma jambe sur ta tienne. Ta main sur ma cuisse, tu me dis que j’ai des cuisses de grenouille. Tu ajoutes. J’aime les cuisses des petites françaises. Je ris. Je te dis d’arrêter de raconter des bêtises et de m’embrasser plutôt. Tu m’embrasses.

Tu as réservé une chambre dans cet hôtel qui vient tout juste de réouvrir après des années de travaux et où je rêve de dormir. Tu le sais. Tu connaîs mon goût pour cet architecte décorateur qui en est à l’origine. Tu dis. Un lieu à l’image de nos retrouvailles. Un lieu qui prend au cœur et dont on se rappellera encore de chaque détail dans cinq ans. Je souris.

On s’embrasse, se respire, se presse. On se rit, se fait mal. On est des tempêtes. On est doux, on est légers. On se tord, se serre. On murmure des mots d’amour, des mots sales. On s’écorche. On se lèche, s’empoigne, se relâche. On jouit. On ne dort pas. On oublie de dormir. On rêve, on est rêvés. On crie. On se caresse, se palpe, s’inspire. On se marque. On se vit, on s’aime, voilà. Cette nuit-là, on s’aime et rien ne compte de plus que cet amour-là.

Avant l’aube, un taxi t’attend. Dans moins de deux heures, tu seras dans un avion pour Montréal. On se dit à bientôt d’un ton léger, d’un ton qui dit que l’on se reverra sûrement demain ou après-demain. Un à bientôt qui ment.

Je reste seule. Je reste seule dans cette chambre d’hôtel. Cette chambre qui me rappelle la beauté de cette nuit et le manque déjà de ta présence. En tailleur sur le fauteuil, j’observe les couleurs du ciel et la solitude retrouvée. Le manque de ton corps et la beauté des toits parisiens. Le jour se lève. Je tremble. J’ai ce sentiment d’être vivante qui berce, secoue. Ce sentiment qui me colle au corps et me fait, doucement, sangloter.

Paris – Montréal. 5723 kilomètres. Et ton désir qui bat encore au creux de moi.